En février 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié un rapport sur l’exposition de la population française au cadmium et les moyens de la réduire. Son constat est clair : la population française est surexposée au cadmium, principalement à travers le tabagisme chez les fumeurs et l’alimentation chez les enfants et les adultes non-fumeurs [1]. D’où vient cette exposition, quels sont ses effets sur la santé et comment peut-on la limiter ? Décryptage des dernières données et recommandations.
Contexte
Le cadmium est un élément chimique présent naturellement dans les sols, en quantité variable, notamment en France, mais aussi dans l’air, l’eau et les sédiments. Certaines activités humaines peuvent augmenter sa présence, dont les activités industrielles, qui peuvent l’utiliser ou en émettre de façon involontaire. Il peut se retrouver dans les sols ou dans l’air sous forme de particules fines. Les politiques de réduction ont permis de diminuer de 85% les émissions industrielles de cadmium en France entre 1990 et 2024 [3].
De son côté, l’agriculture contribue également à l’exposition du cadmium, principalement via les engrais phosphatés [4]. Ces derniers sont produits à partir des roches phosphatées qui contiennent plus ou moins naturellement du cadmium selon leur origine. En France, ces engrais proviennent principalement du Maroc et de Tunisie, où les roches sont naturellement riches en cadmium. La présence de ce métal dans le produit fini n’est pas souhaitée, il s’agit d’un résidu.
Une fois présent dans les sols, le cadmium peut être entraîné par l’eau en plusieurs décennies ou être absorbé et s’accumuler dans les plantes : on appelle cela la bioaccumulation. Il pénètre principalement par les racines, mais aussi par les feuilles lorsqu’il est présent dans l’air sous forme de particules fines. Il se concentre alors dans la plante, notamment dans ses parties comestibles. Le tabac est particulièrement concerné, car sa production nécessite un recours important aux engrais phosphatés et il possède une forte capacité de bioaccumulation.
Les effets du cadmium sur la santé humaine
Le cadmium a une forte capacité à s’accumuler dans l’organisme. Qu’il soit inhalé ou ingéré, il s’accumule principalement dans les reins (30 à 50% de la charge corporelle en cadmium) [5], puis dans le foie [5] et divers autres tissus (muscles, peau et os) [6]. Lorsqu’il est inhalé, une partie reste dans les poumons. Ce métal peut rester plusieurs dizaines d’années dans le corps [5]. Ainsi, une exposition répétée, même à de faibles doses, peut avoir des conséquences sur la santé.
Les effets les mieux établis concernent l’exposition au cadmium par inhalation. Le cadmium inhalé est reconnu comme cancérogène certain pour l’être humain (groupe 1 du Centre international de recherche sur le cancer), notamment en ce qui concerne le cancer du poumon lors d’expositions professionnelles depuis 1993 [7]. L’oxyde de cadmium, la forme inhalée par la fumée de cigarette, est également classé au niveau européen comme substance cancérogène présumée, ainsi que comme substance suspectée d’être mutagène et toxique pour la reproduction.
Parmi les liens avérés, une exposition chronique au cadmium par ingestion peut également avoir des effets toxiques sur les reins et les os. Ces effets sont notamment observés lorsque l’exposition entraîne, à long terme, une concentration de cadmium dans les urines qui peut atteindre aux alentours de 60 ans une valeur supérieure à 0,5 microgrammes par gramme de créatinine, ce qui correspond à des apports supérieurs à environ 0,35 microgrammes de cadmium par kg de poids corporel par jour [9]. Une étude fondée sur des données de biosurveillance estime par ailleurs que l’exposition au cadmium pourrait être associée à jusqu’à 23 % des cas d’ostéoporose chez les femmes de plus de 55 ans présentant une imprégnation élevée de 0,5 microgrammes de cadmium par gramme de créatinine, en France, en Espagne et en Belgique [11].
D’autres effets sont aujourd’hui suspectés et restent à confirmer : l’Anses rapporte notamment des liens possibles entre l’exposition au cadmium et certains cancers, notamment du pancréas, de la vessie, de la prostate et du sein [1]. Une méta-analyse de Deng et al (2026) suggère également une association avec un risque accru de cancers urologiques, toutes localisations confondues (vessie, carcinome urothélial, rein et prostate). Cependant, les voies d’exposition (ingestion ou inhalation) et les doses en cause chez l’humain sont encore à déterminer.
Toutes voies d’exposition confondues, le cadmium est également suspecté d’agir comme un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire de pouvoir modifier le fonctionnement du système hormonal en imitant notamment l’action de certaines hormones, comme les œstrogènes et les androgènes [13].
Enfin, le cadmium peut traverser le placenta et la barrière hémato-encéphalique qui protège le cerveau. Il pourrait donc avoir des effets sur le développement du système nerveux. Certaines études suggèrent qu’une exposition pendant la grossesse, autour de la naissance ou durant la petite enfance, pourrait être associée à une diminution du développement cognitif chez l’enfant [14]. Toutefois, ces résultats restent à confirmer : les études disponibles ne permettent pas encore d’identifier clairement les doses ou les voies d’exposition responsables, et les mécanismes sous-jacents restent à éclaircir.
Un enjeu de santé publique
L’exposition de la population au cadmium provient principalement de deux sources : le tabagisme et l’alimentation. En France, l’étude Esteban (2014-2016) montre que le cadmium est détecté dans les urines de 100 % des adultes et des enfants, quelle que soit la voie d’exposition. Près d’un adulte sur deux dépasse également la valeur toxicologique de référence de 0,50 microgrammes de cadmium/g de créatinine avant 60 ans [5].
Le rôle de l’alimentation
Malgré une diminution d’en moyenne 57% de la concentration en cadmium de 72% des aliments testés entre l’enquête Étude de l’Alimentation Totale 2 (EAT2) en 2007-2009 et (EAT3) en 2020-2021, l’enquête EAT3 montre que le dépassement de la dose journalière tolérable (DJT) alimentaire de 0,35 microgramme de cadmium par kg de poids corporel continue d’être observé pour une proportion non négligeable de la population française : entre 23 à 27% des enfants et 1,4 à 1,7% des adultes [17].
Tableau 1 : teneur en cadmium des groupes d’aliments et contribution dans l’exposition moyenne au cadmium chez les enfants et adultes, selon EAT3 (en bleu les contributions principales) [15]
Groupe alimentaire | Valeur médiane de la teneur en cadmium - microgrammes par 100g de poids frais (teneur maximale estimée) | Contribution des groupes d’aliments à l’exposition moyenne au cadmium |
Enfants (min % - max %) | Adultes (min % - max %) |
| Confiserie et chocolat | 3,9 (29) | 3,7 - 4,4 | 2,3 - 2,6 |
| Abats | 1,0 (27) | < 1 | < 1 |
| Crustacés et mollusques | 3,7 (25) | 1,9 - 2,0 | 3,7 - 3,9 |
| Légumes | 1,0 (9,7) | 8,3 - 8,8 | 10 - 11 |
| Condiments herbes et épices | 1,4 (9,5) | < 1 | < 1 |
| Chips et biscuits salés | 1,6 (8,5) | 2,2 - 2,4 | 1,1 - 1,2 |
| Noix et oléagineux | 0,27 (6,4) | < 1 | < 1 |
| Céréales pour petit-déjeuner | 2,4 (6,2) | 3,0 - 3,2 | ≤ 1 |
| Viennoiseries, pâtisseries, gâteaux et biscuits sucrés | 1,0 (5,0) | 11 - 12 | 5,2 - 5,6 |
| Pomme de terre | 2,8 (4,9) | 18 - 19 | 16 - 17 |
| Pain et panification sèche complets ou semi-complets | 2,2 (4,1) | < 1 | 1,4 - 1,5 |
| Pain et panification sèche raffinés | 1,8 (4,0) | 11 - 12 | 19 - 20 |
| Entremets et crèmes desserts | 0,21 (3,3) | 1,6 - 1,8 | < 1 |
| Plats à base de pommes de terre ou de céréales | 0,88 (2,7) | 5,9 - 6,2 | 4,7 - 4,9 |
| Pâtes, riz, blé raffinés | 0,78 (1,9) | 6,0 - 6,4 | < 1 |
| Pâtes, riz, blé complets et semi-complet | 1,1 (1,9) | < 1 | < 1 |
| Soupes | NC* (0,98) | 3,8 - 4,0 | 7,5 - 7,9 |
| Légumineuses | 0,17 (0,44) | < 1 | < 1 |
*NC : non calculé en raison d’un trop faible effectif
Environ 5 % du cadmium ingéré par les hommes et au moins 10 % chez les femmes sont absorbés par l’organisme [5] [6]. Selon l’enquête EAT3, les aliments les plus riches en cadmium sont les « confiseries et chocolat », les « abats » et les « crustacés et mollusques ». Cependant, ces aliments sont relativement peu consommés et ne constituent donc pas les principales sources d’exposition au cadmium en France. Les aliments qui contribuent le plus à l’exposition sont les « pains et la panification sèche raffinés » (produits fabriqués à partir de céréales ou de farines dont le grain a été débarrassé de son enveloppe et de son germe : baguette classique, pain de mie blanc, biscotte classique, etc.), les « pommes de terre », les « viennoiseries, pâtisseries, gâteaux et biscuits sucrés », les « légumes » et les « plats à base de pommes de terre ou de céréales ». Chez les enfants, les « pâtes, riz et blé raffinés » contribuent également de façon importante à l’exposition, et chez les adultes, les « soupes » contribuent également.
Le rôle du statut nutritionnel
Le statut nutritionnel des individus pourrait moduler l’absorption du cadmium. Une revue systématique de la littérature [16] a recensé les associations entre divers micronutriments et la charge corporelle en cadmium : les auteurs ont suggéré qu’une faible teneur en zinc dans l’alimentation serait associée à une absorption plus importante du cadmium par le corps, ainsi qu’une rétention plus élevée. Pour le fer, une teneur sanguine en ferritine en dans les normes est associée à une baisse de la charge corporelle en cadmium. La carence en fer pourrait multiplier par 2,5 à 3,7 fois le taux d'absorption digestive du cadmium chez l’Homme [6].
Cependant, aucune supplémentation spécifique en zinc ou en fer n’est, à ce jour, recommandée hors indication médicale, car des apports excessifs peuvent être néfastes pour la santé.
Le rôle du tabagisme
Chez les fumeurs, le tabagisme est la principale source d’exposition au cadmium : selon l’étude Esteban, leur imprégnation est 54% plus élevée que celle des non-fumeurs [5]. Une cigarette contiendrait entre 0,5 et 2,0 microgrammes de cadmium, dont environ 10 % seraient inhalés lors de sa combustion. Cela représenterait en moyenne 2 microgrammes de cadmium absorbés pour un paquet de 20 cigarettes. En France hexagonale, en 2024, 25 % des adultes de 18 à 75 ans déclaraient fumer, dont 18 % quotidiennement, malgré une baisse du tabagisme au cours des dix dernières années.
Conclusions et recommandations
L’Anses recommande avant tout d’éviter de fumer, étant donné que le tabac constitue une source d’exposition évitable non négligeable. Pour l’exposition alimentaire, la réduction du cadmium repose principalement sur des actions collectives visant à diminuer durablement les teneurs en cadmium dans les principaux aliments contributeurs en agissant sur les sources de contamination, notamment dans les sols agricoles.
Il est difficile de donner des recommandations alimentaires individuelles, car certains aliments qui contribuent à l’exposition au cadmium, comme les céréales, les pommes de terre ou les légumes, sont aussi essentiels à une alimentation équilibrée. Par exemple, bien que les légumes apparaissent comme un groupe contributeur à l’exposition au cadmium, la littérature scientifique est unanime quant aux effets bénéfiques sur la santé humaine de leur consommation. L’Anses recommande donc de varier les sources d’approvisionnement en alternant les denrées alimentaires provenant de différentes zones ou filières pour éviter une exposition répétée au cadmium. D’autre part, les pâtes à base de légumineuses sont généralement moins contaminées que celles à base de céréales. Pour le chocolat, les fèves de cacao provenant d’Afrique sont moins contaminées que celles provenant d’Amérique, les teneurs naturelles en cadmium des sols étant différentes entre ces deux zones géographiques.
Les aliments issus de l’agriculture biologique peuvent eux aussi contenir du cadmium. Selon l’Anses, le mode de production biologique ne permet donc pas, à lui seul, d’éviter l’exposition au cadmium. Le véritable levier consiste à diminuer dans toutes les productions le seuil autorisé de cadmium et pour cela, réglementer davantage sur la production.
Pour aller plus loin
Sur le site du Réseau NACRe
- Découvrir l’infographie du Réseau NACRe
Sur le site de l’Anses
- Consulter l’avis et le rapport d’expertise collective de l’Anses
- Consulter l’actualité de l’Anses
Références
[1]. Anses. Le cadmium. Priorisation des leviers d’action pour réduire l’imprégnation de la population française selon une approche d’exposition agrégée [Rapport d’expertise collective]. Anses; févr 2026.
[2] Gis Sol » Carte des teneurs prédites en cadmium extractible des horizons de surface des sols en France [Internet]. [cité 7 juill 2026]. Disponible sur: https://www.gissol.fr/donnees/cartes/carte-des-teneurs-predites-en-cadmium-extractible-des-horizons-de-surface-des-sols-en-france-4850
[3]. Citepa. Rapport Secten – Emissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques 1990-2025. 2026.
[4]. Pourquoi y a-t-il du cadmium dan s les sols et comment le retrouve-t-on dans l’alimentation ? | INRAE [Internet]. [cité 7 juill 2026]. Disponible sur: https://www.inrae.fr/actualites/pourquoi-y-t-il-du-cadmium-sols-comment-retrouve-t-lalimentation
[5]. Imprégnation de la population française par le cadmium. Programme national de biosurveillance, Esteban 2014-2016 | Santé publique France [Internet]. 2021 [cité 7 juill 2026]. Disponible sur: https://www.santepubliquefrance.fr/docs/enquetesetudes/impregnation-de-la-population-francaise-par-le-cadmium-programme-national-de-biosurveillance-esteban
[6]. U.S. Department of Health and Human Services. Public Health Service. Agency for Toxic Substances and Disease Registry. Toxicological profile for cadmium. Agency for Toxic Substances and Disease Registry; sept 2012.
[7]. IARC. Beryllium, Cadmium, Mercury, and Exposures in the Glass Manufacturing Industry [Internet]. [cité 7 juill 2026]. Disponible sur: https://publications.iarc.who.int/Book-And-Report-Series/Iarc-Monographs-On-The-Identification-Of-Carcinogenic-Hazards-To-Humans/Beryllium-Cadmium-Mercury-And-Exposures-In-The-Glass-Manufacturing-Industry-1993
[8]. Règlement (CE) no 1272/2008 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage des substances et des mélanges, modifiant et abrogeant les directives 67/548/CEE et 1999/45/CE et modifiant le règlement (CE) no 1907/2006 (Texte présentant de l’intérêt pour l’EEE) [Internet]. 1 mai 2026. Disponible sur: http://data.europa.eu/eli/reg/2008/1272/2026-05-01
[9]. Chemicals of public concerns I Cadmium [Internet]. [cité 7 juill 2026]. Disponible sur: https://www.who.int/teams/environment-climate-change-and-health/chemical-safety-and-health/health-impacts/chemicals/cadmium
[10]. Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Avis de l’Anses et rapports d’expertise relatifs à l’exposition au cadmium – révision de valeur toxicologique de référence par ingestion et de valeurs sanitaires repères dans les milieux biologiques et proposition de niveaux en cadmium dans les matières fertilisantes permettant de maîtriser la pollution des sols agricoles, la contamination des productions végétales et l’exposition alimentaire. [Internet]. Maison-Alfort; 2019. Disponible sur: https://www.anses.fr/system/files/VSR2015SA0140.pdf
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